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pour nous; et les immortels chefs-d'œuvre de notre scène sont abandonnés pour les tréteaux ignobles de Brunet et les farces déplorables du Boulevard.

KERKABON.

Je crois que vous êtes dans l'erreur. Le commerce n'a d'influence funeste que sur les peuples déjà corrompus par de mauvaises institutions. Il n'y avoit point de ville dans la Grèce dont les relations commerciales fussent plus étendues celles d'Athènes ; et cependant les que citoyens de cette ville, malgré des défauts essentiels qu'ils tenoient de la nature de leur gouvernement, aimoient leur patrie et leurs lois, et combattoient glorieusement pour défendre l'une et maintenir les autres. Il est encore moins raisonnable d'attribuer notre égoïsme et notre foiblesse morale aux progrès des lumières. Les hommes les plus éclairés de tous les siècles ont été en même temps les meilleurs citoyens. Si vous vouliez m'opposer quelques exceptions, je vous prouverois aisément qu'elles tiennent à des causes indépendantes du progrès des sciences et des arts. Si la philosophie tend à rapprocher les nations, c'est uniquement dans les principes d'une saine morale et dans des pensées utiles à l'humanité. Vous feriez avec autant de justice le même reproche à la religion chrétienne qui est aussi fondée

sur une philosophie sublime, et qui auroit fait le bonheur des hommes, si les hommes ne l'eussent associée à leurs passions, et trop souvent à leurs crimes. Je le répèle encore : formez les hommes pour leur patrie ; qu'ils ne trouvent dans leurs premiers souvenirs, dans leurs premières émotions que des idées nobles, et des sentimens d'amour

pour

les institutions de leur pays! Alors vous pourrez sans crainte leur permettre et les spéculations du coinmerce, et la culture des arts. Entretenièz l'immagination des jeunes gens de tout ce qui peut relever à leurs yeux la gloire et le caractère national ; que tout soit français en eux et autour d'eux. C'est dans cette hypothèse qu'un théâtre bien dirigé peut devenir utile entre les mains d'un gouvernement sage et paternel. Montrez-nous sur la scène ces héros pleins de bravoure et d'honneur dont les noms restent ensevelis dans nos annales; offrez à notre admiration ces hommes supérieurs qui se sont illustrés dans les sciences et dans les arts de la guerre et de la paix; ne souffrez pas que la calomnie insulte à leur mémoire, et cherche à flétrir leur renommée! qu'ils soient protégés par la reconnoissance nationale!

que leurs statues élevées dans nos places publiques frappent les regards des citoyens de toutes les conditions et de tous les ages! que le vieillard les contemple avec respect ; que le père les montre à ses enfans avec orgueil ! que nos fêtes, nos jeux, nos ceremonies religieuses nous rappellent sans cesse à l'amour du souverain et des lois, à l'honneur, aux affections domestiques, à la justice, enfin à la pratique de toutes les vertus. Alors vous aurez des mœurs; alors tous les citoyens s'honoreront d'être Français; et loin d'être imitateurs, ils serviront eux-mêmes de modèles aux autres peuples.

Le philosophe prononça ces paroles avec une chaleur et une espèce d'enthousiasnie qui ne lui étoient

pas

ordinaires, et qui me causa quelque surprise. Il paroissoit intimement convaincu de l'importance et de la vérité des opinions qu'il venoit d'énoncer; et lorsque nous fûmes sur le point de nous séparer, il me prit la main et me dit : « Ah! mon ami, combien il eût été facile » de rendre les peuples heureux! Mais les légis» lateurs ont travaillé pour des hommes, tandis » qu'ils ne devoient travailler que pour des »> enfans. »

CHAPITRE VII.

Aventure du Luxembourg,

Je croyois avoir trouvé, dans le jardin solitaire du Luxembourg, un asileinviolable où rien ne devoit jamais interrompre mes rêveries et troubler le cours de mes paisibles méditations. Je me rendois régulièrement à mon poste, c'est-à-dire au pied de mon arbre, avec une sécurité parfaite. Mais il se passe des choses extraordinaires qui excitent en moi de funestes pressentimens. Il me semble que je suis menacé d'un grand danger. Il s'approche de jour en jour, et je ne sais comment je pourrai l'éviter. Afin donc que le lecteur puisse juger de ma position, je vais lui faire une confidence entière en prenant les choses d'un

peu baut.

Il y a environ huit jours qu'après étre allé rendre visite au philosophe qui se trouva par malheur absent, il me prit fantaisie de me retirer dans ma retraite du Luxembourg. J'étois assis depuis une heure, et je lisois avec attention le nouveau poëme de M. Delille, lorsqu'un bruit

sur

léger me fit lever la tête, et j'aperçus à quinze pas de distance, une femme assise qui me regardoit avec attention. Je baissai les yeux avec modestie , et je continuai ma lecture ; mais un nouveau bruit se fit entendre, et ma prise fut extrême en découvrant que les regards de cette femme n'avoient point changé de direction. Alarmé de cette aventure, je fts un petit mouvement circulaire ; ma belle spectatrice imita mon exemple. Je continuai de tourner autour de mon arbre ; mais ce fut en vain : je me trouvai toujours sous le feu de ses regards , et il me parut évident que j'étois assiégé dans les règles.

Comme je suis courageux de mon naturel, je me préparai à faire une vigoureuse résistance. Pour braver l'ennemi, je n'ai pas voulu déserter mon poste. Je vois cependant avec une sorte de frayeur que la ligne de circonvallation que cette dame a tracée autour de moi se rétrécit de plus en plus. Nous n'étions aujourd'hui qu'à six pas l'un de l'autre , de sorte que l'artillerie de ses regards commence à produire d'étranges effets. J'avois envie d'appeler du renfort, et je suis sûr que Floranville me prêteroit volontiers son secours; il se placeroit à côté de moi et feroit face à l'ennemi. Mais je ne me servirai de ce moyen qu'à la dernière extrémité.

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