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« Madame, l'honneur que vous m'avez fait en » vous emparant de ma figure à mon insu, me » jette dans une grande perplexité. J'apprends >> que tous les curieux ont été frappés de ma

physionomie, et qu'il n'est bruit daris les salons » que du Mage arabe que vous avez placé dans >> votre tableau. Je suis charmé de contribuer » à vos succès; mais j'éprouve une répugnance ) » extrême à devenir un personnage public. » Je comptois seulement sur une exposition » au salon, et j'espérois que dans la foule » des chefs-d'æuvre de notre école on »» feroit qu'une attention fugitive à mon visage. 3) Mais si vous avez une exposition quoti>> dienne, me voilà perdu sans ressource; je

; » ne pourrai paroître nulle part sans être aussitôt » signalé comme l'original de votre Arabe. Vous » jugez bien que cette perspective est peu flat» teuse, et que je serai forcé de m'exiler de la » capitale et d'aller m'ensevelir dans quelque » coin de département. Vous n'avez qu'un moyen » de m'épargner ce voyage, c'est de jeter un voile » sur ma figure, et de ne permettre à personne » de le soulever. Si vous adoptez cet expédient, je pourrai marcher encore tête levée dans » Paris, et je conserverai une vive reconnois» sance de vos procédés. Je sens que j'aurois

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» encore beaucoup de choses à vous communi» quer, mais je ne me pardonnerois pas

de » distraire trop long-temps de vos glorieux tra» vaux, etc. »

Madame Lesueur a eu la complaisance de me répondre sur-le-champ, et sa lettre a remis le calme dans mon esprit.

« Monsieur, je suis désolée de vous avoir causé » un moment d'inquiétude. Si vous m'aviez fait » l'honneur de jeter un coup d'æil sur mon » Adoration des Rois, vous auriez vu que le » mal n'est pas si grand que vous l'imaginez, » et que j'ai pris toutes les précautions néces» saires pour ne compromettre ni votre physio» nomie, ni votre tranquillité. J'ai adouci la » sévérité de vos traits ; j'ai donné un air plus » noble à votre bouche, et surtout à votre nez qui, permettez-moi de vous le dire, se pro

longe au-delà des bornes ordinaires de l'aqui» lin. Votre menton se trouve maintenant en» richi d'une belle barbe; et je vous ai posé sur * la tête un magnifique turban. Enfin, j'ai élevé » votre figure à ce beau idéal qui est le but de » l'art et le tourment de l'artiste. Soyez sûr que per» sonne ne vous reconnoîtra, tant je vous ai em» belli. Si vous vouliez me faire la faveur de visiter » mon atelier, vous avoueriez vous-même que » vous êtes méconnoissable. Ainsi, Monsieur, vous

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' pouvez paroître impunément dans les

promea » nades et lieux publics. Vous avez, dites-vous,

beaucoup de choses à me communiquer ; je » les entendrai avec plaisir, parce que je suis

persuadée de votre bienveillance et de votre >> honnêteté.

Susanne LESUEUR. >> Cette lettre a dissipé mes alarmes; mais elle m'a jeté dans une terrible incertitude. Un penchant naturel m'entraine vers cette femme; la raison me conseille de l'éviter, de

peur

de tomber irrévocablement dans ses filets. Irai-je ou n'irai-je pas? Voilà la question. Il faut que je consulte le major, pour savoir comment il se conduiroit dans une circonstance aussi épineuse.

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CHAPITRE X.

Dialogue de Théophraste.

JE persécute quelquefois mon ami Duhamel, afin qu'il me fournisse quelque bagatelle de sa composition, pour grossir le livre qui doit immortaliser le nom de Freeman. L'autre jour encore, je le trouvai sur son escalier, lequel, malgré la répugnance de sa femme, est devenu une belle bibliothèque. Il étoit occupé à terminer son catalogue, qui doit paroître incessamment, sous la forme d'un gros in-4°. Après avoir travaillé avec lui pendant près d'une heure, il me proposa de passer dans son cabinet. Là, je lui réitérai mes prières, et malgré sa modestie, il résolut à la fin, de me donner satisfaction.

Il prit un carton vert où se trouvent quelquesuns de ses manuscrits, et m'offrit d'abord une liste revue, corrigée et augmentée par lui-même, de toutes les éditions attribuées aux Plantins, en disant qu'elle ajouteroit un prix inestimable à mon recueil. Je refusai ce cadeau, sous prétexte que la classe de lecteurs auxquels je destinois

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le fruit de mes veilles n'étoit pas assez éclairée pour sentir toute la valeur d'un pareil trésor. Il secoua la tête en souriant d'un air un peu dédaigneux, et me présenta ensuite une traduction d'un ouvrage en deux volumes, intitulé: Elegantiores præstantium virorum satyre. Il m'apprit que c'étoit une collection complète des injures que les savans les plus célèbres avoient écrites en grec ou en latin depuis plus de dix siècles. Je me défendis de l'accepter, en l'assurant que l'art de dire des injures ne s'étoit pas encore perdu, et que des hommes qui n'étoient pas savans pouvoient en tenir école. Là-dessus il remua le fond du carton , et en tira un cahier proprement écrit, qui avoit pour titre : Eloge historique de Jansenius, évêque d'Ypres. Ce discours, me dit-il, est le chef-d'oeuvre d'un ancien professeur de rhétorique du collége de Pézenas. Il est d'une éloquence nerveuse; la dialectique en seroit approuvée par Aristote lui-même, et il est orné de citations qui font le plus bel effet. Je le mets fort au-dessus des Oraisons funèbres de Bossuet; et en l'insérant dans votre ouvrage, vous rendrez service à tous les hommes de goût. Je le priai d'observer que le siècle étoit si corrompu, et les bonnes doctrines tellement négligées, qu'il y avoit cent à parier contre un que pesonne ne liroit le chets

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